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Par Michel Laliberté


Le dérapage des quotidiens philippins

La presse écrite de Manille mérite d'être classée parmi l'élite du journalisme d'enquête. Rigoureuse, persévérante, créative, elle pourrait donner des leçons aux médias occidentaux. Ses récents faits d'armes sont percutants : étalage d'un système de népotisme dans l'attribution de subventions au ministère de la Santé, mise au jour de la corruption dans la haute magistrature, dénonciation du carnage des dauphins par les pêcheurs, et, ironiquement, enquêtes sur les croisements de propriété qui mènent à la… concentration de la presse.

Le plus récent coup d'éclat des quotidiens de Manille a déclenché une enquête publique sur Joseph Estrada, l'ancien héros de films d'action devenu président du pays et récemment emprisonné. Après des mois d'enquête, d'entrevues et l'étude de milliers de pages de documents, les journalistes-limiers de la capitale ont publié une série de reportages qui ont été finalement fatals pour Estrada. Ils ont exposé ses malversations dans l'administration des affaires de l'État, ses mœurs douteuses en affaires et le nombre de maîtresses qu'il entretenait aux frais du peuple.

La vie d'Estrada avait tout pour exciter les scribes : soirées arrosées avec des mafieux, pots-de-vin des responsables de la loterie nationale, richissimes transactions immobilières. Même la presse à scandales a fait preuve de pif : l'entrevue d'un tabloïd avec une des maîtresses d'Estrada a fait beaucoup de bruit. Les procureurs du ministère de la Justice l'ont interviewée à leur tour. Elle est maintenant un de leurs témoins-clés.

D'enquête à inquisition

Quelques reportages ont été cités lors du procès en destitution intenté contre Estrada par sénateurs et députés. Plusieurs documents compromettants découverts par les journalistes ont été déposés comme pièces à conviction. Fière d'elle, la presse manillaise a bombé le torse. Puis elle a relâché sa vigilance. Les vautours de l'establishment politique, hostiles à l'ancien acteur en disgrâce, en ont profité pour prendre la relève. De leaders dans l'enquête, les médias écrits sont passés en mode courroie de transmission.

Estrada ébranlé, les médias ont tous commencé à sortir des exclusivités… en même temps. Les scoops se sont enchaînés:découverte de ses comptes bancaires secrets, de ses propriétés dans les îles du sud, de ses machinations pour détourner les deniers publics, de son copinage avec des dirigeants de la Bourse de Manille. Les enveloppes brunes se multipliaient; les médias s'abreuvaient aux mêmes sources. Concurrence oblige, pas le temps de vérifier en détail toutes les informations. Plusieurs scoops se sont révélés faux. Les journaux corrigeaient parfois le tir, mais dans leurs pages intérieures. Pas en manchettes… L'enquête de la presse avait fait place à l'inquisition.

Les éditorialistes et les chroniqueurs se sont déchaînés. Seule la peine de mort (inconstitutionnelle) n'a pas été évoquée comme châtiment. Dans les mêmes pages, ils encensaient la vice-présidente, Gloria Macapagal Arroyo. Éduquée aux États-Unis en économie, elle renflouera le pays aux prises avec plusieurs problèmes économiques et sociaux. Arroyo, dont le père a dirigé le pays avant Ferdinand Marcos (1965), est issue de la classe politique. Estrada, un populiste surnommé Erap («mon pote») par ses fidèles, était honni de l'establishment et du clergé. Cela a été son talon d'Achille.

Ses principaux collaborateurs l'ont déserté tour à tour, ralliant le camp de la vice-présidente Arroyo. Les manifestations se sont multipliées. La future présidente haranguait les centaines de milliers de Philippins qui exigaient la destitution d'Estrada. À ses côtés : le cardinal de Manille, James Sin, les principaux dirigeants des centrales syndicales, des gens d'affaires en vue, le chef de l'état-major militaire, des généraux. Les patrons de presse aussi ont sauté dans le train en marche. Bel unisson d'opportunisme.

«Les médias philippins n'ont pas encore atteint leur maturité, m'explique Martin, un jeune professionnel philippin rattaché à une ambassade occidentale à Manille. Le travail de terrain des journalistes est bien fait, les faits sont rapportés avec justesse, mais le deuxième niveau d'information, les analyses, les éditoriaux et les commentaires prêchent par favoritisme politique», dit-il. Un meilleur niveau d'éducation pour les Philippins et le temps sont les seuls remèdes, ajoute-t-il.

Estrada a-t-il eu le traitement qu'il méritait? Difficile à dire. Chose certaine, aucun des crimes reprochés ne sont violents. Il n'a rien d'un Ferdinand Marcos : sa femme (Imelda) aux milliers de souliers est rentrée au pays en toute impunité et les membres de sa famille et ses amis continuent d'occuper des postes importants dans l'administration publique.

Quant à un procès juste et équitable pour Erap, il faudra repasser. La classe politique peut remercier les médias d'avoir fait sa besogne.


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Lauréat de la bourse Nord-Sud 2001, Michel Laliberté est journaliste pigiste.



Encadré : Le PCIJ : Un modèle pour les journalistes québécois?


Les Philippins, malgré une dictature pas si lointaine, comptent sur une presse libre, diversifiée et influente, peut-être l'une des plus dynamiques de tout le Sud-Est asiatique. Et le journalisme d'enquête y est prisé. Les journalistes philippins ont même un organisme qui en fait la promotion : le Philippine Center for Investigative Journalism (PCIJ : www.pcij.org.ph). Sa devise est sans ambages : «We tell it like it is. No matter who. No matter what.»

En 1989, neuf journalistes philippins ont créé le PCIJ. L'or-ganisme sans but lucratif est en fait une agence de presse spécialisée. Le but du PCIJ est d'encourager le développement du journalisme d'enquête et d'inculquer cette culture aux médias philippins. L'organisme finance notamment des projets d'enquête proposés par des journalistes, et ce, autant en presse écrite qu'en presse électronique.

Le PCIJ estime que les médias sont les garants de la démocratie. Selon ses fondateurs : « […] les médias jouent un rôle crucial pour scruter et renforcer les institutions démocratiques. Les médias peuvent — et doivent — être les catalyseurs de débats sociaux et de consensus pour la promotion du bien public. Pour y arriver, les médias doivent fournir aux citoyens les bases pour qu'ils en arrivent à des opinions et à des décisions éclairées.»

En 10 ans, le PCIJ a publié plus de 180 reportages dans les quotidiens et les magazines philippins, une douzaine de livres, et réalisé 5 documentaires. Le Centre, qui emploie 13 personnes, dont 5 journalistes et un recherchiste, ainsi que 2 libraires, publie aussi un e-zine (www.pcij.org.ph/imag/index.html). Il organise des séminaires pour les journalistes et offre des sessions de formation aux organes de presse des Philippines tout comme à d'autres ailleurs dans le Sud-Est asiatique.

Les reportages du PCIJ ont fait éclater plusieurs scandales. Quelques politiciens, juges et fonctionnaires débusqués ont remis leur démission ou pris leur retraite dans la foulée des enquêtes du PCIJ. Quelques gens d'affaires véreux ont également subi l'opprobre de l'opinion publique grâce au PCIJ.
À quand un tel organisme au Québec? (M.L.)

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Vol. 25, no 5, mai 2001