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Le Sommet des larmes
Par Patrick Lagacé et Jocelyne Richer
Le journaliste au fond duquel sommeille un correspondant de guerre en aura eu pour son argent : les yeux qui pleurent et la gorge irritée par les gaz, les balles de caoutchouc qui sifflent de tous côtés, des cars de reportage vandalisés, avec, en prime, le masque à gaz, promu outil de travail. Au moins quatre membres des médias ont été appréhendés par la police. Bref, pour de nombreux collègues, le Sommet des Amériques aura pris des allures d'épreuve initiatique, à mille lieues de la conférence de presse pépère.
L'événement a donné lieu à une mobilisation exceptionnelle dans les salles de rédaction. Avant même qu'Air Force One, transportant Potus en personne, ne pose une roue à Québec, le 20 avril, on ne comptait plus le nombre de reportages effectués par des envoyés spéciaux dépêchés au fin fond de l' Amérique. Une logorrhée jusqu'à plus soif.
Pourtant, un sondage Le Devoir-CKAC-Sondagem, effectué auprès d'un millier de personnes et rendu public le 20 avril, jour d'ouverture du Sommet, nous révélait que 70% des personnes interrogées estimaient être mal, voire très mal, informées des enjeux de l'événement.
Est-ce le fait d'un public blasé, indifférent à la libéralisation des échanges commerciaux? Ou est-ce dû au fait que la population, inondée de tonnes d'informations éparses, finit par ne plus s'y retrouver et par détourner le regard?
Des milliers de journalistes ont couvert ce sommet. Des milliers de reportages ont été faits. Mais la population est-elle mieux informée aujourd'hui des enjeux que sous-tend le projet de création de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) qu'elle ne l'était un mois plus tôt?
Malheureusement, une fois leurs larmes asséchées, une fois la clôture démantelée, il y a de fortes chances pour que les journalistes détournent eux aussi le regard, alors que le projet de ZLEA n'en est qu'à ses premiers balbutiements.
Ce serait une erreur, car la présence à Québec de dizaines de milliers de manifestants antimondialisation de même que le travail de sensibilisation accompli par les organismes (communautaires, féministes, écologiques et autres) regroupés sous l'étiquette de société civile — nouvelle expression très tendance — démontrent certainement une préoccupation réelle de la population pour ces questions. Les gens ne sont pas prêts à signer un chèque en blanc aux dirigeants du monde et l'ont fait savoir. Transparence est le mot à retenir de ce sommet. Nous reviendrons sur le sujet dans le prochain numéro.
Liberté de la presse
Il est par ailleurs intéressant de constater que la déclaration finale, signée par les 34 chefs d'État des Amériques, ne fait jamais mention explicitement de l'importance de défendre la liberté de la presse. Pas une fois, l'expression «liberté de la presse» n'y apparaît. Seuls les gouvernements démocratiquement élus pourront demeurer membres de la ZLEA, nous assure-t-on, la main sur le cœur. Mais qu'est-ce qu'une démocratie sans liberté de la presse? On passe un peu vite sur le fait que plusieurs pays du continent cachent des cadavres de journalistes dans leurs placards. Depuis 10 ans, 90 collègues ont été tués, quelque part en Amérique. Dans certains pays, enlèvements, menaces, intimidations et pressions sont chose courante pour les journalistes. Comment faire son travail dans ces conditions?
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Ce sommet aura au moins eu le mérite d'inviter les médias québécois à voir grand, à s'intéresser à autre chose qu'à notre nombril national. C'est ce que Le 30 de ce mois-ci tente de faire avec son numéro spécial consacré au métier de correspondant à l'étranger. Et si la couverture du Sommet de Québec vous a donné le goût de jouer au correspondant de guerre, d'aller explorer de nouvelles contrées éloignées, nous vous conseillons de lire le dossier que nous avons préparé. Reality check garanti. Vous découvrirez que le travail à Mexico ou à Pékin, ce n'est pas une sinécure et, surtout, que c'est moins glamour qu'on pourrait le croire. Paule Robitaille raconte une tentative d'enlèvement à laquelle elle a échappé de peu. Raymond Saint-Pierre se souvient de cette nuit où son équipe fut braquée par des bandits, au même endroit où, quelques semaines après, une équipe de télévision italienne a été massacrée.
On se rend compte que les risques sont bien réels et que les atteintes à la liberté de la presse ne prennent pas toujours la forme de méga-transactions entre groupes de presse.
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Michel Dolbec nous parle d'un aspect inusité — mais combien présent dans nos médias — du métier de correspondant à l'étranger : l'angle local. Ou quand un journaliste est dépêché à l'étranger pour nous parler… du Québec. Et sur le ton de la provocation, un de nos collaborateurs, François Brousseau, pose de son côté une question troublante : à l'ère d'Internet et des chaînes d'information continue, est-il toujours nécessaire de se déplacer aux quatre coins du globe pour couvrir l'actualité internationale? À première vue choquante, la question mérite quand même d'être posée.
-30-
Patrick Lagacé est journaliste au Journal de Montréal. Jocelyne Richer est journaliste à la Presse canadienne.
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Vol. 25, no 5, mai 2001























