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Le nombre de naissances a fait un bond de quelque 20 % depuis 2003 au Québec. Si la tendance se maintient, le défi de la conciliation travail-famille se posera plus que jamais dans les salles de nouvelles de la Belle Province. Alors, comment ça se passe chez vous ?


Par Jessica Dostie


Mini-baby-boom ? Parlez-en à l’éditeur du Journal Métro, Daniel Barbeau, qui a vu une succession de jeunes journalistes dans sa salle de rédaction (dont l’auteure de ces lignes) partir en congé parental ces dernières années.

" Apprendre qu’une de nos employés ou que la conjointe d’un employé est enceinte est toujours une bonne nouvelle, insiste-t- il. C’est une preuve pour nous qu’ils ont confiance dans le futur et considèrent leur emploi comme stable ", affirme-il.

Et même si aucune politique particulière de conciliation travail-famille n’est en place pour la quinzaine de journalistes du quotidien gratuit, " l’entreprise est flexible pour accommoder les heures de travail des employés dans la mesure du possible, précise l’éditeur. Par exemple, les journalistes peuvent établir une entente avec le rédacteur en chef (s’ils souhaitent se prévaloir d’un horaire plus flexible). Par contre, c’est plus difficile d’accommoder les pupitreurs, qui doivent livrer leurs pages à des heures précises. "

Flexibilité dans la mire

L’ancienne rédactrice en chef du magazine Coup de pouce, depuis peu directrice éditoriale multiplateforme de Châtelaine, Mélanie Thivierge, est, pour sa part, formelle. La clé d’une conciliation réussie, c’est la souplesse. Ainsi, son équipe (majoritairement composée de femmes, il va sans dire, dont plusieurs mamans) bénéficie d’un horaire ultraflexible et de la possibilité de télétravailler.

" J’ai confiance en mes employés ", justifie simplement celle qui est aussi mère de deux enfants. Pour Mélanie Thivierge, " les employeurs n’ont plus d’autre choix " que de faciliter la conciliation entre la vie familiale et les obligations professionnelles. " Peut-être que certains dirigeants plus âgés roulent des yeux quand on le demande, mais c’est rendu mal vu de passer des commentaires quand quelqu’un quitte pour aller chercher son enfant. "

Émilie Genin, professeure adjointe à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal et spécialiste des questions de conciliation travail-famille, abonde dans ce sens.

" Alors que les boomers étaient prêts à sacrifier leur vie familiale pour leur carrière, ce n’est plus le cas pour la génération Y. " Les employeurs n’ont plus d’autre choix : ils doivent désormais composer avec les attentes de leur relève.

Mélanie Thivierge insiste sur le fait qu’on ne peut pas imposer la même solution à tous. " Il n’y a pas de solution universelle, acquiesce Émilie Genin. Chaque solution doit être adaptée au contexte de l’entreprise. Bien souvent, les grandes entreprises ont des politiques en matière de conciliation emploi-famille qui sont beaucoup plus formalisées que dans les PME, mais ca ne veut pas nécessairement dire que les employés y vivent moins de conflit travail-famille. "

Chroniqueuse à La Presse, Rima Elkouri est de celles qui doivent faire des pirouettes organisationnelles pour respecter les heures de tombée tout en prenant soin de ses deux petits. Avec la bénédiction de ses patrons.

" Pendant un certain temps, j’ai [pu réduire] ma semaine de travail à quatre jours, raconte-t-elle. J’ai aussi pris plusieurs semaines de congé sans solde. Le télétravail me permet au besoin de gagner du temps. Aussi, comme beaucoup de jeunes parents, je travaille souvent le soir après avoir couché les enfants. On ne peut pas parler d’horaires allégés – le travail de columnist est aussi passionnant qu’exigeant. […] Que l’on ait des enfants ou pas, une heure de tombée est une heure de tombée. Le meilleur deadline pour moi reste celui qu’impose la garderie. "

De fait, le supérieur direct tient un rôle de premier plan dans la conciliation emploi-famille. " [Le supérieur hiérarchique] peut grandement faciliter [la conciliation] en se montrant flexible et en aidant lorsque les employés sont confrontés à un problème, note Émilie Genin. Réciproquement, une attitude négative peut aggraver le conflit travail-famille. Il est donc très important de sensibiliser les gestionnaires et les superviseurs à ces questions. "

La même logique prévaut au moment du retour au bureau, chose qui n’est pas toujours facile après plusieurs mois passés à la maison. Ce qu’il importe de faire, continue la professeure adjointe, c’est de " bien planifier le retour des parents pour que leur carrière n’en soit pas affectée ".

Pas uniquement l’affaire de la mère

Alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses sur le marché du travail – " elles représentent aujourd’hui près de la moitié de la population active ", rappelle Émilie Genin – il ne faut pas oublier les papas.

" Les employeurs [doivent] offrir des moyens pour mieux concilier le travail et la famille non seulement aux femmes, mais aussi aux hommes, avertit-elle. C’est une véritable révolution culturelle dans certaines entreprises, où il est parfois plus facile pour un homme de dire qu’il va changer les pneus du " char " plutôt que de dire qu’il va chercher ses enfants à la garderie. "

" À mon sens, la conciliation travail-famille doit se faire entre quatre parties : le père, la mère et l’employeur respectif de chacun d’eux ", renchérit Annie Desrochers, animatrice à la Première Chaîne de Radio-Canada et aussi mère de quatre enfants. " Ce n’est peut-être qu’une impression, mais je crois que c’est plus difficile pour les hommes de faire respecter leurs engagements familiaux, poursuit-elle. Il est banal pour une femme d'aller chercher le petit qui est malade à la garderie, mais je parie que ca reste plus difficile pour le père… "

Ça dépend, pourrait répondre Yanick Michaud, journaliste aux Hebdos du Suroît et père de trois jeunes enfants. Comme de nombreux journalistes, il doit quand même à l’occasion composer avec des horaires atypiques, par exemple pour couvrir un conseil municipal ou un match de hockey en soirée.

" J’ai la chance de travailler dans une entreprise pour laquelle la famille est très importante, avoue-t-il. Parfois, il est possible de partir un peu plus tôt et d’adapter les horaires en conséquence (et même les papas peuvent le faire !). Il est aussi possible d’écrire nos articles ou reportages à la maison. " Cette manière de faire n’est toutefois pas la norme, et nombreux sont les journalistes, hommes ou femmes, à rêver d’une plus grande ouverture au télétravail.

" Malheureusement, il persiste encore en entreprise un modèle de gestion qui implique une présence physique au bureau dans le cadre d’un horaire fixe, alors que bien des tâches se feraient tout aussi bien, sinon mieux, à la maison ", déplore Annie Desrochers.

Au nombre des autres revendications des journalistes interrogés dans le cadre de ce modeste tour d’horizon : un service de garde en milieu de travail. " Ce serait génial ", estime Rima Elkouri.


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Jessica Dostie est responsable des sections thématiques au Journal Métro.


Le cas à La Presse

À la fin de 2009, le quotidien de la rue Saint-Jacques s’est entendu  avec ses employés sur une nouvelle convention collective. Parmi les principaux enjeux : la semaine de quatre jours, que les employés ont finalement dû abandonner sur le chemin des négociations.

« Les gens liaient beaucoup la semaine de quatre jours à la conciliation travail-famille, explique Frédéric Murphy, président du Syndicat des travailleurs de l’information de La Presse. Et même si nous avons réussi à obtenir huit congés mobiles par année (plutôt que deux), c’est peu en comparaison. Je pense que les personnes concernées (près de 80 % des employés de la salle de rédaction) s’en ressentent beaucoup dans leur vie. »

De fait, ceux parmi les journalistes touchés qui souhaitaient conserver leur horaire de quatre jours par semaine ont dû renoncer à 20 % de leur salaire. « C’est considérable, plaide M. Murphy. C’est un gros recul par rapport à ce que c’était auparavant. »

J. D.


L’avis d’une pigiste

Si plusieurs journalistes salariés aimeraient pouvoir télétravailler plus souvent, bosser à la maison, c’est le pain quotidien des pigistes. Annie Lafrance, qu’on peut notamment lire dans Le Soleil, nous parle de son retour au travail, en 2010, après quelque six mois de congé de maternité.

Le Trente : Pour une nouvelle maman, quels sont les avantages du travail à la pige ?

Annie Lafrance : Le meilleur avantage d’être à la fois maman et pigiste est que je peux travailler tout en étant avec mon enfant ! Je peux donc repousser l’entrée à la garderie et, lorsqu’il y ira, ce sera à temps très partiel. Pour le moment, je m’en tire bien en travaillant durant ses heures de dodo et je peux aussi compter sur mon conjoint, qui est aussi travailleur autonome.

Le Trente : Avez-vous dû adapter vos horaires de travail ?

Annie Lafrance : Oui. Je me déplace moins, je fais plus d’entrevues au téléphone et je planifie mes sujets. […] J’ai recommencé graduellement en août 2010, mais rapidement j’ai accepté des piges pour des magazines et des cahiers spéciaux. Résultat : pour répondre à certains deadlines avant les Fêtes, j’ai dû écrire pratiquement tous les jours, mais à raison de quelques heures par jour. Bref, je m’ajuste à l’horaire de fiston. Et j’essaie de prendre de l’avance. Pour moi, c’est vraiment important d’avoir les mêmes standards qu’auparavant. Pas question de remettre un article brouillon parce que mon garçon ne dort pas ! Et je n’ai pas dépassé un deadline !

Le Trente : Quelle est l’attitude des patrons par rapport à ton nouveau statut ?

Annie Lafrance : Tout le monde est très conciliant, autant les patrons du Soleil (qui organisent les réunions lorsque mon conjoint est à la maison) que les relationnistes qui m’appellent durant certaines heures.

J. D.

 

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Vol. 36, no 1, hiver 2012