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Ils ont à peine 20 ans et n’ont pas froid aux yeux. Surtout, ils sont prêts à tout pour jouer les agents secrets. Qui donc? Les jeunes loups de l’enquête du Journal de Montréal.

Par Lisa-Marie Gervais


Photo: Annik MH de Carufel


Attraper des pédophiles? Ce n’était pas exactement ce à quoi s’attendait Gabrielle Duchaine en effectuant son baccalauréat en journalisme à l’UQAM. Un beau jour, assise dans un bureau du quotidien de la rue Frontenac, celle qui rêvait de couvrir les sports se l’est pourtant fait offrir.

On cherchait une jeune journaliste qui pouvait jouer le rôle d’une fillette dans une mise en scène où des cyberpédophiles étaient invités à venir rencontrer leur conquête. Brigitte McCann, qui avait reçu le prix Judith-Jasmin pour son infiltration des Raéliens, Stéphane Alarie, aujourd’hui adjoint au directeur de l’information, George Kalogerakis, le directeur de l’information du Journal de Montréal, et quelques photographes allaient être de la partie pour plus de sécurité.

L’apprentie journaliste — qui à l’époque n’avait même pas encore terminé son bac — n’a pas hésité une seconde. «Ça a été mon baptême du feu. Ça ne faisait pas six mois que j’étais au Journal», raconte Gabrielle, âgée d’à peine 23 ans. D’emblée, elle avoue avoir été surprise par cette offre. On était loin des dissertations sur la déontologie et des reportages au Montréal Campus, le journal-école de l’UQAM. «C’était très inattendu. Je ne m’imaginais pas faire ce genre de journalisme là, très "terrain”, aussi vite, confie celle qui est maintenant affectée à la santé. Au bac on se fait dire: si vous faites de l’enquête, ça va être sur des sujets politiques et sociaux. Mais il y en a aussi sur des faits divers. La réalité n’est pas toujours belle à voir, mais c’était super stimulant. Je ne regretterai jamais de m’être embarquée là-dedans!»

À 26 ans, sa collègue Noée Murchison vient d’hériter du secteur des affaires municipales. Arrivée dans la salle de rédaction en juillet de l’an dernier, elle a eu sa permanence après quelques mois à peine. La manchette «Voyager sans payer», sur les autobus de la Société de Transport de Montréal, c’est elle. Mais aussi la grande enquête qu’elle a menée en deux temps sur l’unilinguisme en milieu de travail. L’idée venait d'ailleurs, mais on l’a choisie parce qu’elle est parfaitement bilingue. «C’était ma première grosse enquête au Journal depuis que j’étais là. Je ne pensais pas que ça allait m’arriver aussi vite», explique cette diplômée en sciences politiques de l’UQAM, qui a fait ses classes en journalisme au Montréal Campus.

«Sorry, I don’t speak French»
En plein hiver, les deux pieds dans la neige, elle a frappé aux portes des commerces du centre-ville dans la peau d’une jeune femme unilingue anglophone à la recherche d’un emploi. Elle utilisait son vrai nom, mais le CV qu’elle distribuait avait été remanié et ne faisait pas mention de ses études universitaires ni de sa vie personnelle.

«Sur 32 CV [distribués le premier jour], j’ai eu deux jobs et j’avais déjà trois entrevues pour le lendemain, s’étonne-t-elle encore. Ça prend beaucoup d’humilité pour se promener et essayer de se trouver un job comme serveuse avec un secondaire 5.» Dans ses pauses au travail, elle prenait des notes, cachée dans l’arrière-boutique. Au bout de sept semaines, son reportage est finalement sorti. De belles grosses lettres blanches en une. L’impact a été immédiat. «Tout le monde en parlait. Des lecteurs m’écrivaient pour me dire de refaire la même chose, mais en me prétendant unilingue francophone», raconte-t-elle. Néanmoins, une lettre contenant des menaces de mort l’a refroidie. Depuis, elle demeure vigilante sur son identité.

Faux nom, cheveux teints et coupés, lunettes et nouvelle identité, elle refait le même manège, quelques mois plus tard. Cette fois, comme unilingue francophone. «Je n’étais pas plus confiante parce que le personnage devenait plus complexe. Je m’étais inventé des études et, par hasard, un des employeurs avait étudié au même endroit. Mais je n’y avais jamais mis les pieds», raconte Noée, qui est aussi mère de trois enfants. «Je n’ai pas été découverte, mais c’est un stress que j’avais. Comme je frappais aux mêmes portes, j’ai rencontré une dame que j’avais vue lors de la première enquête.» Le nombre de refus d’embauche a été plus significatif, 20 contre 8 seulement lorsqu’elle prétendait ne parler qu’en anglais.

L’adrénaline
Durant l’enquête sur la cyberpédophilie, Gabrielle Duchaine se rappelle avoir dû plusieurs fois, le cœur battant, ouvrir la porte à un inconnu. «C’était assez troublant. Je connaissais un peu ces personnes pour avoir chatté avec elles pendant un moment. Je voyais toutes leurs manipulations pour rencontrer les jeunes filles. C’était dégueulasse, j’avais le temps de les haïr avant de les rencontrer», confie-t-elle, dégoûtée. Mais le jeu en valait la chandelle. «C’est une job de détective privé, un peu comme être un espion. Je n’avais pas l’impression de travailler. J’arrivais au journal, je chattais toute la journée et je parlais au téléphone. C’était loin de la routine. C’était très différent de tout ce que j’avais appris.»

Le thrill de faire de l’enquête, Jean-Michel Nahas l’avait compris en voyant le reportage sur les Raéliens. «Ça me semblait tellement tripant, je voulais que ça m’arrive», raconte le jeune journaliste de 22 ans. Son tour est finalement venu à l’automne 2007. Une rumeur circulait selon laquelle, pour leur initiation, les nouveaux étudiants de l’École Polytechnique devaient «vider» un bar près de Valleyfield. Il a eu l’idée de s’introduire dans le party, incognito, en se faisant passer pour un étudiant. «J’avais vraiment comme une mission. Je suis arrivé avec un photographe. On s’était inventé une histoire abracadabrante, explique le diplômé de l’UQAM. C’est un drôle de feeling. C’est tout le trip de dire "je suis affecté à quelque chose et c’est secret, il ne faut pas que ça sorte”.»

«C’est une job de détective privé, un peu comme être un espion»


Le hic? Il s’est fait reconnaître par le président de l’association étudiante. Obligé de partir, Jean-Michel est passé au plan B. «On avait des attentes, il ne fallait pas que je rentre bredouille.» Il a continué de faire des entrevues depuis un terrain voisin pendant que le photographe prenait des clichés subtilement. L’histoire s’est finie à 2 h du matin dans un démarrage sous les chapeaux de roues pendant que le photographe continuait de filmer des images par la fenêtre de la voiture. «C’est une bonne pression. Elle te donne un sentiment de victoire. C’est là que tu sais si tu veux faire ce genre de journalisme-là», note-t-il en admettant aimer cette adrénaline.

Enlevante, tripante, grisante… l’enquête peut aussi être stressante. Pour Noée Murchison, s’infiltrer incognito était un mal nécessaire. «Tu t’impliques personnellement, tu rencontres des personnes très sympathiques et finis par entrer dans leur vie. Je ressentais un certain malaise à parler de ma fausse vie, à dire des demi-vérités», reconnaît-elle. Ce qui ne l’empêche pas de continuer de faire de l’enquête. Par conviction. «J’ai vraiment l’impression d’aller chercher du contenu que je n’aurais pas autrement. C’est de l’observation sociologique, tu fais partie du phénomène. On ne se sert pas de données statistiques. Ça n’a pas toujours de valeur scientifique, mais ça reste des faits observés», croit-elle.

Une jeune salle
Pour ces jeunes Colombo, il ne s’agit pas de rivaliser avec les André Noël ou les Alain Gravel de ce monde. «Une émission comme Enquête, c’est une inspiration. C’est sûr qu’on la regarde», lance Gabrielle. «Si certains médias privilégient l’ancienneté pour l’enquête, on doit s’estimer chanceux d’être plongés là-dedans aussi rapidement.» Jean-Michel le perçoit aussi comme un privilège. «Je vois ça comme une marque de confiance. Ils savent qu’on a du guts et qu’on est jeunes. Ils ont toujours le loisir de confier une enquête à n’importe qui», note-t-il.

Départs à la retraite obligent, les vieux routiers ont été remplacés par la relève. «On est en train de renouveler notre salle de rédaction. Dans la dernière année, on a embauché environ 12 personnes. Ce sont tous des jeunes qu’on avait gardés comme surnuméraires. On cherche des pitbulls qui veulent sortir la nouvelle. Ce qu’on veut, c’est des scoops», insiste le directeur de l’information, George Kalogerakis. Et être jeune peut parfois être un atout pour fouiller une histoire. «Les gens ont encore l’image du journaliste comme d’un vieux reporter au chapeau qui reçoit cinq appels anonymes par jour. Comme on est jeune et que les gens ne s’attendent pas à ce qu’on soit journalistes, c’est un avantage pour les undercover», soutient Jean-Michel, qui avait 20 ans lorsqu’il a commencé au Journal de Montréal.

«C’est une bonne pression. Elle te donne un sentiment de victoire. C’est là que tu sais si tu veux faire ce genre de journalisme-là.»


Hormis les Jean-Michel, Gabrielle et Noée, la salle de rédaction du Journal de Montréal foisonne de jeunes loups qui n’ont pas froid aux yeux. Fier, George Kalogerakis en parle comme de ses perles rares. «C’est la cuvée 2007. Je ne sais pas ce qu’il y avait cette année-là, mais on a été chanceux de les avoir, estime le grand patron des nouvelles. Ce n’est pas toujours facile. Je dois parfois passer 50 personnes en entrevue avant de trouver la bonne.» L’annonce que diffuse le Journal à répétition ces temps-ci pour recruter des candidats est sans équivoque. Et alléchante pour un novice fraîchement sorti de l’école et qui a le couteau entre les dents. «Attraper des pédophiles. Suivre la ministre des Transports, Julie Boulet. Révéler la facilité avec laquelle on peut travailler en anglais seulement dans les commerces du centre-ville de Montréal. Lever le voile sur le train de vie royal de Lise Thibault, à même les fonds publics. Infiltrer les zones interdites à l'aéroport Montréal-Trudeau. […] Nous sommes présentement à la recherche de journalistes surnuméraires désireux de travailler au quotidien de la rue Frontenac immédiatement. Vous êtes un(e) journaliste fonceur qui a le goût de se dépasser? Une personne qu'une porte close n'effraie pas? Un reporter qui a de la difficulté à accepter un "non” pour réponse?.»

Avis aux intéressés. Que vous soyez un jeune loup ou un pitbull. -30-

Lisa-Marie Gervais est journaliste indépendante.

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Vol. 32, no 10, novembre 2008