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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Ce que Canada Goose m’a appris sur le journalisme

Par Jeff Yates

Je suis assez habitué à ce qu’on me prête toutes sortes d’intentions maléfiques. Quand je déboulonne une fausse nouvelle à propos d’un sujet controversé – immigration, vaccins, conspirations de toutes sortes – je reçois généralement quelques commentaires qui laissent sous-entendre que je suis à la solde du gouvernement, que je milite pour une cause quelconque ou que je produis moi-même des fake news. 

Rien, toutefois, ne m’avait préparé à affronter le backlash causé par mon article sur Canada Goose.
 

Pour en faire une histoire courte, une série de quatre photos a beaucoup circulé sur Facebook ; ces photos montraient des coyotes morts, et on affirmait qu’il s’agissait de coyotes tués pour la confection de manteaux Canada Goose. Après quelques vérifications, j’ai pu déterminer que trois des quatre photos provenaient de forums ou de concours de chasse, ou encore montraient des animaux pris au piège par un fermier. J’ai fait remarquer que rien ne permettait de dire que ces animaux étaient associés de quelque façon à Canada Goose et qu’il fallait donc faire preuve de prudence avant de les partager.
 

En début d’article, au deuxième paragraphe, j’ai bien pris soin de mentionner que je ne prenais pas position, que je n’étais ni pour ni contre la chasse ou les manteaux de fourrure, qu’il s’agissait seulement de vérifier la provenance de photos sur lesquelles plusieurs de mes lecteurs m’ont demandé d’enquêter.

La réaction a été immédiate. J’ai reçu des messages et des courriels assez agressifs.
 

« FAKE NEWS. Pour qui tu travailles ? », m’a demandé un utilisateur.
 

« Si je comprends bien, chaque photo de coyote mort doit être approuvée par Canada Goose pour que tu y croies », m’a accusé un autre.
 

Et ainsi de suite.
 

Avec du recul, j’avoue que je n’aurais pas dû être trop surpris. C’est ce que j’appelle « l’effet Ginette », en honneur à la dame que j’avais rencontrée, avec ma collègue Marie-Eve Tremblay, dans le cadre d’un épisode de sa websérie, Corde sensible. J’avais expliqué à Ginette qu’un des articles qu’elle avait partagés était faux. Celui-ci avançait l’idée absurde qu’une « femme blanche est violée par un musulman toutes les quatre minutes en Europe ». Je lui ai soigneusement démontré pourquoi cette statistique ne tenait pas la route.
 

Sa réponse ? « Ok, ce n’est peut-être pas vrai... mais ça montre ce qui se passe vraiment quand même. » En d’autres mots, les faits ne sont pas importants, c’est l’histoire qui compte, l’histoire à laquelle on veut croire.
 

Je pense de plus en plus que les fausses nouvelles sont en quelque sorte une forme de communication. Ce ne sont pas les détails précis de ce qui est allégué que l’internaute partageant la fausse nouvelle souhaite communiquer à son auditoire. Ce qu’il cherche à propager, c’est la narration plus large, l’histoire (fictive ou non) qui lui permet de comprendre le monde et d’affirmer son identité dans celui-ci. 
 

De plus, en accordant peu d’importance aux faits, on peut facilement créer un message qui saura choquer les gens et les mobiliser. Quand on abandonne la prétention d’informer, on peut utiliser les photos (de provenance inconnue) les plus explicites, insérer les statistiques (douteuses) les plus dérangeantes, accuser (sans preuve) qui que ce soit des crimes les plus sordides. On se fout d’être factuel ! Ce qui compte, c’est l’histoire qu’on essaie de raconter.
 

Les réseaux sociaux, qui sont d’abord des sites servant à montrer aux autres qui on est, plutôt qu’à échanger de l’information crédible, et qui carburent à l’engagement, ne sont que trop heureux de se prêter au jeu.
 

Ce n’est pas important que les photos ne montrent pas des coyotes tués pour la fabrication de manteaux Canada Goose. Des coyotes sont tués pour la fabrication de ces manteaux, et je partage ces photos pour signaler mon indignation. C’est ça qui compte. Et toi, quand tu viens me dire que les photos ne sont pas vraies, non seulement tu défends « l’ennemi », mais tu attaques mon identité. Tu nies quelque chose qui me tient à cœur.
 

Et moi, je pensais que les gens seraient vraiment curieux de connaître la provenance des photos qu’ils partageaient. Naïf, tu dis ?
 

Ah, et une dernière leçon que Canada Goose m’a apprise sur le journalisme : la colère fonctionne, même quand elle est dirigée contre toi.
 

J’ai écrit deux textes en rapport avec cette fausse nouvelle sur ma page Facebook : une pour partager mon article et l’autre pour répondre à la controverse. Les deux ont été parmi mes publications les plus populaires de l’année. 
 

Bon commentaire, mauvais commentaire, l’algorithme s’en soucie peu. 
 

Depuis 2014, Jeff Yates a fait, de la désinformation sur le Web, sa spécialité journalistique. Après avoir créé le blogue Inspecteur viral au journal Métro – la première plateforme de démystification de fausses nouvelles virales issues d’un média d’information québécois – il est rapidement devenu une référence dans le domaine. Il est aujourd’hui chroniqueur à Radio-Canada.  
 

Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion. 

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