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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Imaginez si Facebook était un journal

Par Jeff Yates

Décidément, les géants du Web ne sont pas près d’apprendre de leurs erreurs ou de mettre leurs culottes. 

On a appris la semaine dernière (dans un communiqué émis à 15h un vendredi après-midi) que le ministère américain de la Justice a porté des accusations contre une Russe en rapport avec l’ingérence politique sur les réseaux sociaux.  

 

L’accusée, Elena Khusyaynova, serait la comptable en chef de l’Internet Research Agency (IRA), cette « usine à trolls » basée à Saint-Pétersbourg et réputée proche du Kremlin, qui est accusée entre autres de s’être immiscée dans la campagne présidentielle américaine en 2016. 

 

Dans les documents expliquant les accusations, on apprend en outre que l’IRA est toujours bel et bien active aux États-Unis et qu’elle vise directement à influencer le résultat des élections de mi-mandat en novembre, par le biais des réseaux sociaux. La plupart des faits allégués ont eu lieu en 2017 et 2018. Selon les documents, le programme d’influence étrangère a bénéficié d’un budget de quelque 10 millions de dollars américains pour les six premiers mois de 2018 seulement. 

 

Encore plus sidérant : l’IRA aurait réussi encore une fois à acheter des publicités sur Facebook et Instagram, à hauteur de 66 000 $US, de janvier à juin 2018. Quand il était devenu clair, au début de 2017, que l’IRA avait pu acheter pour 100 000 $US de publicité sur Facebook pour tenter de faire dérailler l’élection en 2016, les classes politique et médiatique aux États-Unis avaient crié au scandale. Avec raison. 

 

Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, a dû comparaître devant le Congrès américain. Le géant des réseaux sociaux a affirmé qu’il mettrait en place toute une panoplie de mesures pour s’assurer que ça ne se reproduirait plus. Facebook serait plus ouvert, plus transparent et mettrait en ligne un dossier d’archives contenant toutes les publicités à saveur politique, que les chercheurs et les journalistes pourraient consulter. Mieux encore, les personnes qui voudraient acheter des publicités politiques sur Facebook auraient désormais à prouver qu’elles ont le droit de le faire, nous a-t-on promis.  

 

Quelques mois plus tard, on apprend que Facebook a continué à profiter à (et à profiter de) l’IRA. Au moment même où M. Zuckerberg jurait, dans une conférence de presse téléphonique, que l’intégrité des élections était une des plus importantes priorités de Facebook, le site participait activement à la campagne de désinformation russe en lui offrant les clés de son puissant algorithme. 

 

Ce n’est pas tout.  

 

À la fin août, Facebook a retiré une série de pages Facebook  de style piège à clics au Myanmar, qui étaient secrètement gérées par l’armée de ce pays. Ces pages avaient été utilisées pour attiser la haine envers la minorité rohingya, en pleine crise, que l’ONU qualifie de génocide

 

En réagissant par voie de communiqué, Facebook a remercié... le New York Times, dont le reportage a révélé le stratagème. 

 

Plus récemment, Twitter, pour sa part, a remercié NBC de lui avoir signalé un réseau de faux comptes automatisés  qui tentaient de polluer de propagande saoudienne le débat sur le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi. 

 

Dans les deux cas, donc, ce sont des journalistes – et non les équipes de sécurité ou les systèmes sophistiqués de détection de ces géantes entreprises – qui ont permis la découverte de ces camouflets.  

 

En d’autres mots, des titans du Web dépendent des médias dont ils ont brisé le modèle d’affaires pour assurer la sécurité sur leur plateforme. Nous devrions nous demander quelles autres opérations d’influence clandestines se cachent toujours sur ces sites. 

 

Ce qui est d’autant plus choquant, c’est l’absence totale de responsabilisation de la part de ces géants. Malgré les promesses et la contrition, force est de constater que les réseaux sociaux ne comptent pas se tenir eux-mêmes responsables de ce qui est publié sur leurs sites. Les gouvernements ne semblent pas beaucoup plus enclins à les forcer à le faire. 

 

Imaginez, un instant, si Facebook était un journal.  

 

Imaginez si un journal permettait à des personnes de se faire passer pour des Américains et d’écrire des articles visant à déstabiliser la politique de ce pays. Imaginez que ce journal accepte volontairement de vendre, en pleine campagne électorale, des publicités politiques à des étrangers, en contravention des lois du pays. Imaginez aussi que ce journal permette à tout un chacun de publier dans ses pages ce que bon lui semble et qu’il encourage même les auteurs les plus incendiaires en donnant plus de visibilité aux articles qui choquent.  

 

Imaginez maintenant que la direction de ce journal affirme, devant toutes les critiques, qu’elle n’est nullement responsable de ce qui se retrouve dans ses pages, que ce n’est pas son rôle de se mêler de ça, outre de retirer le contenu carrément illégal. Sorry, guys, that’s business. 

 

Ce journal ferait long feu.  

 

Et, pourtant, c’est le modèle d’affaires qui permet à ces réseaux sociaux d’aspirer le Web au grand complet. 

 

Depuis 2014, Jeff Yates a fait, de la désinformation sur le Web, sa spécialité journalistique. Après avoir créé le blogue Inspecteur viral au journal Métro – la première plateforme de démystification de fausses nouvelles virales issues d’un média d’information québécois – il est rapidement devenu une référence dans le domaine. Il est aujourd’hui chroniqueur à Radio-Canada.  

Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion. 

 

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