Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Les petits caractères et la big picture

Par Jean-François Cliche

Je suis toujours étonné, et un brin désespéré, de voir ce que les médias sont prêts à faire pour préserver une trame narrative « croustillante », même si elle est fausse ou, à tout le moins, très mal appuyée.

Tenez, la semaine dernière, les médias européens se sont bien émus (avec certains échos au Québec) d’une « nouvelle » sur le glyphosate, l’herbicide le plus vendu dans le monde et l’ingrédient actif du RoundUp de Monsanto.

 

Il y a quelques années, l’Union européenne (UE) a mandaté l’Institut allemand d’évaluation des risques (BfR) pour faire le tour des études sur sa toxicité, puisque son autorisation de mise en marché allait bientôt venir à échéance. Ce rapport a servi de « point de départ » et de base sur laquelle l’UE a appuyé sa décision finale, en 2017, qui fut de reconduire l’autorisation.

 

Or, le 15 janvier, un « rapport d’experts » commandé par des eurodéputés de gauche ou écologistes a accusé le BfR d’avoir littéralement fait un copier-coller des évaluations réalisées par... l’industrie des pesticides. À vue de nez, on se dit « Bonjour la manip, bonjour la science corrompue – et bonjour les clics », car ce genre d’histoire fait toujours un tabac sur les réseaux sociaux.

 

Nos collègues de l’Europe ne s’en sont d’ailleurs pas privés. « Les chapitres-clés de l’évaluation scientifique rendue par le BfR sont le fruit de plagiats à plus de 50 % et de copier-coller à plus de 70 % », lisait-on dans Le Monde. « L’approbation du glyphosate basée sur un plagiat de Monsanto », titrait carrément The Guardian, qui citait une députée : « Voilà pourquoi les évaluateurs de l’UE ont ignoré les avertissements sur les dangers de ce pesticide. » L’AFP parlait pour sa part de « pans entiers de l’argumentaire de Monsanto » qui avaient été « plagiés ».

 

Mais voilà, le diable se cache souvent dans les fameux « petits caractères », surtout quand il est question de sujets aussi politisés et idéologisés que le glyphosate – et à plus forte raison quand on a affaire à des « rapports » commandés par des politiciens, comme c’est le cas ici.

 

Quand on lit le rapport d’où viennent les accusations de plagiat, on comprend rapidement que quelque chose cloche. Les auteurs du document n’ont pas vraiment évalué l’indépendance du BfR ni la solidité de son processus d’évaluation. Essentiellement, ils commencent par distinguer deux catégories de plagiat, soit le « bénin » (un copier-coller avec citation de la source) et le « malin » (sans citation de la source). Puis, ils évaluent la part de plagiat grâce à un logiciel : 50,1 % de « plagiat malin ». Et c’est sur cette base qu’ils concluent que « leBfR ne faisait que répéter les conclusions de l’industrie ».

 

Mais la vérité, c’est que le pourcentage de « plagiat » n’est pas un bon indicateur d’indépendance par rapport à l’industrie – en tout cas, pas dans ce cas-ci. Quand on remonte à la source et qu’on lit le document du BfR, on se rend aisément compte que ses fonctionnaires ont copié-collé les résumés d’expériences que leur avait fournis l’industrie, et chacun de ces « plagiats » était suivi d’une note du BfR. Certaines études de l’industrie ont ainsi été jugées « acceptables » par les scientifiques allemands, mais d’autres, non, à cause de faiblesses méthodologiques majeures relevées par le BfR.

 

Par exemple, en page 359 du document [version de 2013 : https://bit.ly/2S1MyyH], ils rejettent des résultats de l’industrie parce que les chercheurs du secteur privé avaient testé le produit à des « doses beaucoup trop faibles pour qu’on en tire des conclusions significatives ».
 

Les « chasseurs de plagiat » engagés par les eurodéputés reconnaissent ce fait, mais ils arguent que cette « défense » ne vaut que pour les sections qui résument les études non publiées fournies par l’industrie. Dans les sections qui abordent les articles de la littérature scientifique publiée, les passages copiés de l’industrie (la moitié du texte) ne sont pas identifiés et commentés de cette manière. Ce qui est vrai. Mais, pour voir là le signe d’une manipulation du processus d’évaluation, il faut vraiment ignorer très fort tout le reste de l’image

D’abord, il n’y a aucune raison pour que le BfR se soit montré manifestement très critique à l’égard des études confidentielles de l’industrie et qu’il ait par la suite fait preuve de complaisance à l’égard de la même industrie dans sa lecture de la littérature scientifique. Ça ne colle simplement pas. La seule manière logique de concilier tout cela, c’est que le BfR ait eu la même circonspection pour toutes les études. Cela signifie qu’il a fait un tri critique dans ce que l’industrie lui a soumis au sujet de la « litté », qu’il en a retenu la partie qu’il a jugé conforme (50,1 %) et qu’il a ajouté ou modifié le reste à sa guise.

 

En outre, le BfR et l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) sont très loin d’être les seuls à juger que le glyphosate n’est pas cancérigène ou ne pose pas de risque inacceptable pour la santé humaine ou l’environnement. Santé Canada est arrivé à la même conclusion récemment, de même l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA), l’Anses en France, le bras agricole de l’ONU, pour ne nommer que ceux-là. Il y a bien eu le Centre international de recherche sur le cancer qui a classé le glyphosate comme « cancérigène probable » en 2015, et il s’agit d’une instance scientifique très crédible, mais elle est très isolée sur cette question. Et c’est sans compter que le rapport du BfR n’était qu’un point de départ, qui a été analysé, critiqué et amendé par toutes les agences de santé publique de l’Europe avant la décision finale.

 

Alors, à moins de présumer que toutes ces organisations ont été corrompues par Monsanto – ce qui commence à être assez fort de café, merci – il faut conclure que les travaux du BfR et de l’EFSA sont vraiment fondés en science et qu’il n’y avait pas de complot là-dedans.

 

Malheureusement, les médias n’ont pas poussé leurs recherches et leurs mises en contexte jusque là. Comme c’est généralement le cas dans ce genre d’histoire, ils se sont contentés de simplement relayer les dénis du BfR et de l’Agence européenne de sécurité des aliments. C’est bien, remarquez, de citer des fonctionnaires disant qu’ils maintiennent leur décision et que le copier-coller des résumés fournis par l’industrie fait partie des « procédures habituelles ». Mais des accusés qui jurent de leur innocence, ça ne convainc personne. Et, au risque de tomber dans les procès d’intention, c’était peut-être le but recherché, consciemment ou non, puisque cela garde la « trame narrative » intacte, cela maintient les apparences de scandale. Très dommage.

 

Jean-François Cliche est journaliste scientifique pour Le Soleil et signe la chronique « Polémique » dans Québec Science. Il est également coauteur des livres En chair et en maths avec le mathématicien Jean-Marie De Koninck. 

Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion. 

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