Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Maxime Bernier et la pseudo neutralité des médias d’information

Par Marilyse Hamelin

En ce début d'année, à quelques semaines d’intervalle, le quotidien The Gazette nous a donné matière à réfléchir sur la neutralité journalistique et sur la « censure ».  

Le dernier cas en lice, celui de la caricature d’Aislin, qui a assimilé la semaine dernière le gouvernement de la CAQ au Ku Klux Klan, est facile à caser dans la catégorie du grand guignol, et le journal a eu bien raison de refuser de la publier. 

 

Un autre cas, survenu le mois dernier, mérite cependant plus d'attention. Le 21 janvier, le directeur de l’information de The Gazette, Basem Boshra, a tweeté que la formation politique de Maxime Bernier était un « parti de Blancs ». Il a aussitôt été désavoué par sa direction et a dû désactiver son compte Twitter (toujours désactivé au moment d’écrire ces lignes).  

 

Bien que maladroite, la remarque met le doigt sur un problème aussi réel qu’évident : Maxime Bernier le politicien ne se contente pas d’être un authentique populiste de droite, il courtise de surcroît l’extrême droite et tout ce que le pays comporte de suprémacistes blancs.  

 

Bien avant la mise en ligne de la percutante enquête du Toronto Star à ce sujet, le blogueur politico-humoristique québécois Mathieu Charlebois s'est penché sur ce cas, tweetant depuis des mois l’équivalent de « Réveillez-vous, ce gars-là parle le dialecte codé de l'Alt-Right, et vous en manquez des bouts parce que vous ne parlez pas couramment le langage des réseaux sociaux ».  

 

Péril en la demeure

On ne peut plus faire l’autruche désormais, Maxime Bernier est un politicien dangereux. Et pendant qu'on se demande si M. Boshra a outrepassé les limites de son devoir de réserve (la réponse simple est oui), on évacue un peu trop rapidement la question qui me taraude : vers quoi nous mène véritablement ce fameux devoir de réserve traditionnel, cette apparence de neutralité journalistique ? La réponse qui me vient spontanément prend la forme d’une question supplémentaire : vous souvenez-vous d’une certaine élection présidentielle américaine de 2016 ? 

 

J’insiste, la sortie du directeur de l’information du quotidien anglo-montréalais était maladroite, mais n’y a-t-il pas un peu d'hypocrisie, de la part de ses patrons, à jouer les vierges offensées ? N’est-ce pas, en 2019, l’équivalent de se vautrer dans la naïveté et l'aveuglement volontaire que de continuer à se faire croire que les journalistes sont « neutres » face à des phénomènes graves et dangereux ? 

 

Comme si la neutralité existait... Une fois parti, on pourrait aussi se mettre à la recherche du Saint Graal ? Le fait est que tout journaliste a des opinions et que celles-ci, qu’il le veuille ou non, l’influencent dans la manière qu'il a de faire son travail.  

 

Tout journaliste fait des choix, des choix teintés par ses propres biais, dans le traitement de l’information. Un exemple ? Un ou une journaliste qui passe son temps à interviewer des intervenants masculins a un biais (souvent inconscient). Même les « experts » interviewés ont des biais. La plate vérité est que certains biais sont tout simplement plus acceptables socialement et donc plus difficiles à détecter. 

 

L’état des médias en 2019

S’il m'apparaît préférable pour un cadre en information d’envoyer une armée de journalistes d’enquête sur les traces de Maxime Bernier pour démasquer son vrai visage plutôt que de passer des commentaires passifs agressifs sur Twitter, le problème demeure :  les médias d’information ne disposent plus des ressources humaines et financières d’antan.  

 

De plus, une large part de l'auditoire ne nous croit tout simplement plus. Cette vague de populisme qui gangrène nos démocraties a réussi à convaincre un trop grand nombre de citoyens que les médias d’information SONT en fait l'ennemi. Voilà ce à quoi nous sommes confrontés. Voilà le résultat de la perte de moyens et d'influence des médias.  

 

Et cette perte de moyens et d’influence, couplée au devoir de neutralité, peut paver le chemin vers la catastrophe. Certains médias ont d’ailleurs déjà fait leur examen de conscience à la suite de la couverture traditionnelle accordée à la candidature de Donald Trump. Parce qu’on ne peut pas rester neutre devant un tel phénomène, en lui accordant le même temps de micro et en présentant les frasques de cet illuminé de manière « neutre et objective ». D’autres médias ont aussi fait leur mea culpa en déclarant, par exemple, « nous ne recevrons plus de climatosceptiques ». C’est bien, on progresse. 

 

Tout artisan des médias avec au moins une dizaine d'années d'expérience au compteur le sait : l'époque a changé. Drastiquement, indubitablement. Avons-nous su adapter notre pratique journalistique en profondeur, sur le fond comme sur la forme, à la mesure de ces bouleversements sociaux ?  

 

La présence de Maxime Bernier dans la course électorale, lui qui courtise ce que l'humain a de plus bas et qui semble entraîner dans son sillage un glissement vers la désinformation et la droite dure au sein même du Parti conservateur, change la donne. Pour les médias d’information, cela pourrait bien constituer une nouvelle occasion de se demander si le devoir de (pseudo) neutralité est encore pertinent. 

 

 

Journaliste indépendante et conférencière, Marilyse Hamelin est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme. Elle signe aussi le blogue Féminin universel chez Châtelaine

  

Les propos reproduits ici n’engagent que l’autrice. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion. 

 

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