Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Plus qu’une courroie de transmission

Par Mathieu Roy-Comeau

L’indépendance journalistique peut parfois être mise à rude épreuve dans certains milieux. C’est une situation que vivent beaucoup de francophones en situation minoritaire au Canada, par exemple. 

L’histoire récente nous en donne trois bons exemples dans l’Ouest canadien ainsi qu’à Terre-Neuve-et-Labrador, où on peut voir que les relations entre le journal local et les organismes de la société civile sont tendues. Alors que l’un se veut le défenseur de l’intérêt public, les autres aimeraient qu’il fasse davantage la promotion de la communauté. 

 

Pour empirer l’affaire, tout ce beau monde fréquente en général la même épicerie, le même café, et les enfants vont à la même école. 

 

À Terre-Neuve-et-Labrador, la Fédération des francophones de la province accusait en 2016 le journal Le Gaboteur d’avoir des partis pris, de diviser la population et de ne pas parler suffisamment des organismes communautaires.  

 

Un rapport commandé par la fédération avait même conclu que le journal devrait se faire davantage le porte-parole de la communauté. 

 

Il a aussi été question de ce genre de tensions du côté des journaux Le Franco, en Alberta, et La Liberté, au Manitoba. Dans les deux cas, les organismes porte-parole des communautés francophones, soit l’Association canadienne-française de l’Alberta et la Société de la francophonie manitobaine, sont propriétaires de ces journaux. 

 

En plus des possibilités de conflit d’intérêts inhérentes à ce genre de situation, le média en ligne #ONfr parlait aussi de « cas d’ingérence » dans ces deux journaux, dans un texte sur le sujet publié en 2017. 

 

Il n’y a pas de doute que l’ensemble des individus mêlés à ces affaires, les journalistes comme les représentants de la société civile, sont fondamentalement de bonne foi et souhaitent tous la survie et l’épanouissement de leur communauté. 

 

Les liens de propriété qui unissent certains médias à un ou des organismes communautaires, bien que problématiques, illustrent d’ailleurs souvent la volonté de ces organismes de s’assurer une présence médiatique dans leur région, malgré les difficiles règles du marché, plutôt qu’une quelconque tentative de contrôler ces médias. 

 

Il existe toutefois clairement une mauvaise compréhension du rôle des journalistes de la part des leaders de ces communautés. Même dans les petits milieux, les médias ne sont jamais une simple courroie de transmission. Même en contexte minoritaire, les reporters ne travaillent jamais pour les représentants d’une communauté, mais pour la communauté dans son ensemble. Cela peut parfois vouloir dire aborder des sujets qui dérangent, froisser des sensibilités et heurter des ego. 

 

Depuis les événements décrits ci-haut, l’Association de la presse francophone, qui compte 28 journaux membres à l’extérieur du Québec, s’est dotée d’une Charte de la presse écrite de langue française en situation minoritaire. Il s’agit d’un pas dans la bonne direction. Les leaders communautaires et ceux qui vivent dans ces communautés devront toutefois s’engager eux aussi en faveur de l’esprit de cette charte si l’on veut que les francophones en milieu minoritaire profitent de la presse indépendante et libre qu’ils méritent. 

 

 

Mathieu Roy-Comeau est le correspondant de l’Acadie Nouvelle à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick depuis 2014. Il est aussi le président de l’Association acadienne des journalistes.   

Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.   

 

 

 

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