Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Sommes-nous prêts ?

Par Jeff Yates

Il y a quelques semaines, j’ai participé à un colloque sur la désinformation électorale, organisé à Toronto par le Forum des politiques publiques et l’École Max-Bell de politiques publiques. 

Les règles du colloque font en sorte que je ne peux pas vous dire exactement qui y a participé et qui a pris la parole. Je peux néanmoins vous dire qu’étaient réunis une multitude d’experts pertinents de tout acabit, ainsi qu’une cinquantaine de journalistes de nombreux médias canadiens. Malheureusement, j’étais le seul représentant d’un média francophone canadien (j’ignore si d’autres ont été invités).


 
La conclusion des discussions donne froid dans le dos : ni le gouvernement, ni les partis politiques, ni les médias ne sont prêts pour une campagne électorale sous le signe de la désinformation. Il se peut que la campagne fédérale qui s’en vient ait lieu sans embûches. Par contre, si le pire arrivait, force est de constater que nous ne sommes pas prêts.


 
Voici quelques constats.


 
Des journalistes en proie aux mouvements extrémistes


 
Les mouvements extrémistes de toutes sortes font de plus en plus souvent les manchettes. Or, chaque fois qu’on parle de ces groupes, qu’on évoque une de leurs doléances ou qu’on explique leur idéologie, ils remportent une petite victoire. Simplement mentionner le « grand remplacement », même dans le cadre d’un reportage sur la tuerie à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, donne de la visibilité à cette théorie du complot et y expose une nouvelle génération de convertis potentiels. Il faut faire attention.


 
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais parler de ces mouvements. Mais il faut toujours se poser cette question : est-ce pertinent d’en informer mon auditoire ? Est-ce que je donne de la visibilité à ces groupes pour rien ? Est-ce que j’explique bien le contexte entourant ces groupes ?


 
Le fait que ces groupes font souvent des gestes de provocation dans le but d’obtenir une couverture médiatique complique la donne. Par exemple, la fameuse parade de la straight pride à Boston n’était qu’une fumisterie visant à provoquer, d’une part, une réaction chez les activistes LGBT et, d’autre part, une couverture médiatique de la « controverse ». C’est un pari gagné. Nous devons cesser de tomber dans le piège.


 
Lors du colloque, on a aussi constaté que le journaliste moyen a du mal à reconnaître les tactiques de trolling de certains mouvements extrémistes. Je vous décris la scène : vous couvrez un rassemblement d’une candidate LGBT et vous voyez un homme habillé en clown et arborant un drapeau arc-en-ciel. Sauriez-vous reconnaître qu’il s’agit très probablement d’un troll d’extrême droite et qu’il ne faudrait pas lui donner de la visibilité ? C’est pourtant la nouvelle mode chez ces mouvements.


 
C’est la même chose avec les controverses-minutes sur les réseaux sociaux. Certaines d’entre elles sont artificielles et ne servent qu’à discréditer les médias. Il faut être à l’affût de ces choses-là. Ça fait désormais partie de notre paysage politique.


 
Saurions-nous comment réagir à un TrudeauLeaks ou à un ScheerLeaks ?


 
Les journalistes aiment les fuites de documents. Les acteurs malveillants le savent.


 
Une autre mise en scène : un beau matin, vous recevez un courriel d’une source anonyme. Celui-ci contient un lien vers des archives contenant des messages issus de la boîte de courriels d’un candidat bien en vue. On vous indique de fouiller, puisqu’il y a des preuves de comportements douteux là-dedans. Vous faites quoi ? Vous contactez qui ? Comment allez-vous faire pour déterminer s’il s’agit d’un lanceur d’alerte ou d’un pirate informatique qui tente de s’immiscer dans notre élection ?


 
Lors de l’élection présidentielle américaine en 2016, des pirates russes ont obtenu des courriels du Parti démocrate. Les médias américains n’ont été que trop enclins à les couvrir et ainsi à jouer leur jeu. Les médias français ont mieux réagi au « MacronLeaks » pendant la dernière campagne présidentielle, leur offrant peu ou pas de couverture. Avons-nous, au Canada, une entente ou un protocole semblable à cet effet ? En avez-vous parlé dans votre média ?


 
Il y a quelques semaines, quelqu’un a tenté de nuire à la réputation du Parti populaire du Canada, de Maxime Bernier, à l’aide de faux courriels. On a « fuité » des courriels internes du PPC à un ex-membre en colère contre le parti. Ceux-ci contenaient des propos racistes. Or, après enquête, des experts ont déterminé que les courriels avaient été fabriqués de toutes pièces.


 
La ou les personnes derrière ce stratagème voulaient que les médias sautent sur cette supposée fuite. Heureusement, aucun média majeur n’est tombé dans le panneau, à ma connaissance. Mais l’histoire elle-même a fait peu de bruit. C’est pourtant grave. Quelqu’un a tenté de manipuler les médias pour influencer une élection canadienne. Il faut s’attendre à ce que ça se reproduise.


 
Le local relégué à l’oubli


 
On a tendance à se concentrer sur l’échelle nationale, sur les chefs et les têtes de figures des partis, mais le Canada compte 338 circonscriptions. La désinformation pourrait se jouer à plus petite échelle et avec des résultats plus probants.


 
Une fausse nouvelle partagée 50 000 fois à l’échelle du Canada, ça pourrait causer des ennuis ; une fausse nouvelle partagée 5000 fois dans une circonscription, ça pourrait faire pencher le résultat d’une élection.


 
La désinformation passe de plus en plus par des groupes Facebook. La tendance vise aussi des communautés hyperlocales. Par exemple, des gens ont été faussement accusés sur les réseaux sociaux d’être les parents de la petite fille morte à Granby. Ces messages ont largement circulé dans des groupes de type « Spotted ». Il faut être membre de ces groupes pour voir circuler ces publications.


 
Les journalistes locaux sont sur cette ligne de front. Ils connaissent leurs collectivités, savent où les gens qu’ils servent se réunissent sur le Web. Ils doivent faire partie intégrante de ce combat contre la désinformation. Malheureusement, les médias locaux sont aussi ceux qui ont subi la crise des médias de plein fouet.


 
Les communications ont aussi tendance à passer par des réseaux spécialisés et assez nichés, bien que nous nous concentrions sur les Facebook et Twitter de ce monde. Par exemple, les membres de la diaspora chinoise au Canada ont tendance à utiliser WeChat, une application de messagerie très populaire en ce pays. Le gouvernement chinois peut y censurer des contenus qui ne font pas son affaire, ou encore permettre de la désinformation d’y circuler.


 
Beaucoup de communautés culturelles utilisent WhatsApp, une application chiffrée responsable de plusieurs campagnes de désinformation, en Afrique, notamment. Il est impossible de savoir ce qui s’y dit sans être membre de ces salles de clavardage chiffrées.


 
Nous devons donc encourager les médias locaux et spécialisés à se pencher sur ce phénomène, à surveiller ce qui se passe sur les plateformes utilisées par les collectivités qu’ils desservent.


 
Nous pouvons aussi les épauler là-dedans. Pour ma part, si vous êtes journaliste local ou si vous couvrez une collectivité en particulier, que vous voyez quelque chose circuler et que vous ne savez pas comment vérifier, contactez-moi. Il me fera plaisir de vous aider. 
 

 

Depuis 2014, Jeff Yates a fait de la désinformation sur le Web sa spécialité journalistique. Après avoir créé le blogue Inspecteur viral au journal Métro – la première plateforme de démystification de fausses nouvelles virales issues d’un média d’information québécois – il est rapidement devenu une référence dans le domaine. Il est aujourd’hui chroniqueur à Radio-Canada.   

 

Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

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