Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Vivre sans Twitter ni Facebook

Par Lise Ravary

Une autre nuit d’insomnie passée sur Twitter, mon péché pas si mignon, à lire des commentaires parfois intelligents, d’autres désespérément stupides, écrits dans le seul but de brasser la m… qui colle au fond du chaudron.  

Je me sens tellement loser, malgré mes bonnes intentions. 

Et si j’y apprenais quelque chose que je pourrais à mon tour transmettre, soit en « retweetant » l’information, soit en arrivant à en distiller une chronique-choc ? Importante, même ! Pour l’avenir de l’humanité !  

Voyons voir ce qui a retenu mon attention.  

Zut, la nouvelle qui m’a fait le plus réagir la nuit dernière n’intéresserait pas mes lecteurs, et je les comprends. J’ai été outrée par la présence d’un rabbin « chrétien » à une cérémonie pour les victimes de Pittsburgh qu’a organisée le vice-président Mike Pence, un fondamentaliste chrétien.  

Ce rabbin « chrétien », un juif, fait partie des Jews for Jesus qui croient que Jésus était le Messie tant attendu par les juifs, tout en continuant de pratiquer le judaïsme. Le monde hébraïque ne les a pas en odeur de sainteté, car ils sont très prosélytes. Quasiment des racoleurs de coin de rue.   

Être un Jew for Jesus est vu comme aussi logique qu’être un boucher pour le végétarisme.  

Cette nouvelle, qui a interpellé le New York Times, CNN et le Washington Post, ne collerait pas ici.  

Et puis, tiens, j’apprends via Twitter que le type a été défroqué par son Église il y a 15 ans !  

Quoi d’autre ? La caravane des migrants d’Amérique centrale. Je vois passer des commentaires de gens qui trouvent que Justin Trudeau devrait lui aussi déployer l’armée, en mode offensif, sur le chemin Roxham. Je passe mon tour, ça pue trop.  

Quoi encore ? Des messages de souverainistes déçus qui voient des signes encourageants que François Legault pourrait revenir au bercail. Un tweet de Trump qui dit aux Américains de ne pas voter pour les démocrates car ils aiment le modèle financier du Venezuela. Celui-là ne déçoit jamais.  

Tiens, un débat moche qui reprend : Richard Henry Bain est-il un terroriste ? Son avocat croit que c’est « quelqu’un de positif pour la société ». Pat Lagacé, excellent sur Twitter aussi, répond : « […] tirer dans un rassemblement politique, c’était too much focusing on the political nature of the crime ? » 

Quelqu’un va-t-il lui dire « en français » ?  

Bon, quelques tweets à saveur écologiste. En voilà un qui croit que la position des partis à l’Assemblée nationale sur la COP24 est de l’onanisme écolofiscal. Avec l’hydroélectricité, on devrait se faire payer pour polluer si peu. J’ai déjà écrit au sujet du faible poids de nos actions pour l’environnement, face aux pollueurs que sont la Chine et l’Inde. Pas un gros vendeur.  

L’environnement est rarement un gros vendeur, sauf chez les aficionados.  

Ah, voilà un beau morceau bien juteux. Un auteur de téléromans à succès, à la personnalité abrasive des ti-Jos Connaissant qui ont réussi dans la vie, écrit que Mathieu Bock-Côté et Donald Trump se rejoignent sur la question identitaire. « Il y a un lien entre le discours raciste décomplexé et la violence. La semaine dernière, un homme menaçait de tuer des juifs à la suite d’une chronique de MBC. Si quelqu’un passe à l’acte au Québec, les xénophobes s’en laveront-ils encore les mains ? » 

J’ai répondu « Wo» pour faire baisser ma pression.   

Misère de misère.  

Et puis, Hubert Lenoir qui suce son Félix ou se l’enfonce dans la gorge, c’est selon. Et Mario Pelchat déguisé en mauvais perdant une fois encore. Je regarde une vidéo de Charlotte Cardin. Faufile. Quelle jolie voix, mais c’est moi, ou elle ressemble à celle de Nelly Furtado ? Je n’oserais jamais écrire cela.  

Je suis ressortie de ma nuit habitée par un ferme désir de quitter les réseaux sociaux. Je veux me guérir du FOMO – fear of missing out – qui m’afflige, sans doute grâce à ma personnalité addictive.  

Mais un journaliste chroniqueur peut-il se permettre de vivre sans Facebook ou Twitter ?  

Combien de fois ai-je expliqué à mon chéri, qui souffre indirectement de ma dépendance, que c’est une façon de faire du service après-vente, en plus d’y déterrer parfois de succulentes truffes d’information.  

Qu’arriverait-il si je fermais mes comptes ? Pour moi, c’est tout ou rien. Je ferme ou je reste. Les demi-mesures ne m’ont jamais rien donné.  

Est-ce que je disparaîtrais de la surface de la Terre ? Est-ce que les gens m’oublieraient ? Est-ce que je manquerais LA nouvelle du jour ? Bien sûr que non. Certains de mes collègues n’y sont pas ou peu. Joseph Facal n’a rien « tweeté » depuis juin 2016 et il est toujours vivant et allumé. Denise Bombardier n’en rate pas une.  

Plus j’y pense, plus je comprends que la toxicité des réseaux sociaux ne vient pas tant d’être exposé à des commentaires à la con, mais de leur effet gonflant sur l’ego. C’est du « moi, moi, moi » 24/7. Un miroir réfléchissant dans lequel on se veut toujours beau et surtout intelligent.  

Combien de likes ? Combien de retweet ? Combien de « suiveux » ? Combien de « suiveux » célèbres ? Sans compter toutes ces choses qu’on y apprend pour projeter l’image de tout savoir. Toutes ces opinions que l’on consomme dans l’espoir de nourrir les nôtres.   

Les réseaux sociaux sont des trous noirs de narcissisme. Des générateurs de mal à l’âme, que ce soit sous la forme de colère, de frustration, de jalousie, même.  

Je n’ai pas encore décidé ce que je ferai. Peut-être abandonner Facebook mais pas Twitter, ou l’inverse. Une demi-mesure.  

Je suis ouverte à toute suggestion ou réflexion. Mais, de grâce, ne m’engueulez pas.  

 

Lise Ravary est chroniqueuse et blogueuse au Journal de Montréal et au Journal de Québec. Elle a dirigé plusieurs magazines, notamment enRoute d’Air Canada, Elle Québec, Elle Canada et Châtelaine.  

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteure. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion. 

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