Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

La série noire (ou grise) des malheurs des dragons

Par René Vézina 

Les temps sont durs pour les dragons. Mais l’étendue de leurs malheurs varie selon l’analyse qu’en font les différents médias. 

En quelques semaines à peine, on a appris, tour à tour, la déconfiture de Caroline Néron et de ses bijoux puis celle d’Alexandre Taillefer et de Téo Taxi. 

Les deux s’étaient auparavant illustrés lors de l’émission Dans l’œil du dragon, à la télé de Radio-Canada. Ils ont été de ces entrepreneurs qui pouvaient investir dans les produits ou les services qu’on leur proposait en direct, dans le cadre d’une des rares séries réalité diffusée à la télévision publique. 

 

Puis leurs problèmes ont frappé l’imaginaire, et les médias s’en sont emparés. 

 

Le Journal de Montréal n’a pas fait de quartier. « Faites ce que je dis, pas ce que je fais », titrait le 11 janvier le Journal à la une, signalant le paradoxe entre l’apparent succès de Caroline Néron, femme d’affaires, qui prodiguait ses conseils, et sa descente aux enfers. 
 

Il n’a pas été plus tendre envers Alexandre Taillefer, qui avait enthousiasmé en novembre 2014 les acteurs socioéconomiques de Montréal, lors de l’événement Je vois Montréal, en annonçant le lancement imminent de Téo Taxi, son service de taxis électriques. 

 

Le Journal a rappelé à quel point le Québec et les grands investisseurs – la Caisse de dépôt et placement, le Fonds de solidarité et les autres – ont embarqué dans l’aventure, alors que le plan d’affaires était incertain. Et ces contributeurs risquent aujourd’hui d’y laisser des millions de dollars. 

 

Triste fin ? D’autres journaux, de façon moins incisive, ont plutôt mis l’accent sur le risque intrinsèque de se lancer en affaires, même si, dans les deux cas précités, on ne peut parler de startups anonymes… au contraire, Caroline Néron et Alexandre Taillefer avaient la sympathie de la presse en général. 

 
Puis, sont venus les médias sociaux, avec des interventions souvent appuyées, parfois dignes d’intérêt.
 

Je retiens, en particulier, cet extrait de texte de Jean-Michel Ghoussoub, consultant en communication, qui écrivait il y a quelques jours sur Facebook : « Plutôt que de s’indigner, on devrait remercier Alexandre Taillefer et tous les autres entrepreneurs qui prennent des risques et travaillent d’arrache-pied. Ce sont eux qui font avancer le Québec et font rouler l’économie. » 
 

C’est juste. Mais voici le dilemme : en principe, les journalistes laissent une saine distance entre les sujets qu’ils vont couvrir et le traitement qu’ils vont leur réserver. 
 

Mais une artiste qui se lance en affaires, qui peut servir de modèle… puis un entrepreneur aux airs de visionnaire qui pense faire de Montréal une vitrine internationale en matière d’électrification du transport urbain ? 
 

Leurs aventures deviennent séduisantes et il est facile de s’y laisser gagner. Mais lorsqu’elles se mettent à dériver, le choc est d’autant plus brutal. De là, peut-être, viennent des réactions plus épidermiques que celles qu’on aurait face à des quidams. 
 

Les journalistes ont des sentiments, des inclinations, mais on leur demande un minimum de prudence. L’essentiel est de rapporter la vie telle qu’elle se déroule. Mais aussi, de lancer les questions qui s’imposent.  
 

En économie, par exemple : Quel est votre plan d’affaires ? Qui sont vos partenaires ? Quelles sont vos prévisions ? Au besoin, quel est l’accueil dans votre communauté ? Quel est votre plan de communication ? Plus que les emplois créés directement, comment ferez-vous affaire avec des partenaires locaux ? Et autres. Il aurait probablement fallu les poser sans complaisance.
 

Dans le cas des Dragons, c’est un exemple de « Qui aime bien châtie bien », pour le Journal de Montréal en tous cas. Ironie du sort, on apprend maintenant que Pierre-Karl Péladeau serait un repreneur potentiel de Téo Taxi. Il sera maintenant intéressant de voir s’il demandera à son tour le soutien des grands investisseurs publics… et quel accueil son arrivée dans le paysage recevra de la part du Journal.

 

René Vézina est chroniqueur économique à la radio de Radio-Canada et collabore à la section Économie du Devoir. 

Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.  

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