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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Twitter est un miroir brisé

Par Jeff Yates

Passez-vous beaucoup de votre temps de travail sur Twitter ? Comme bien des journalistes, moi, oui. Le slogan du réseau social est « whats happening » (« voici ce qui se passe »). Pas surprenant quil soit aussi populaire auprès des journalistes ultraconnectés. Par contre, il faut faire attention : ce qui se passe sur Twitter ne représente pas la réalité, comme le démontre une nouvelle étude de linstitut Pew. 

Ce que je retiens de cette étude menée auprès dun échantillon pondéré de près de 2800 utilisateurs de Twitter américains : quelque 80% de lactivité sur le site est générée par seulement 10% des utilisateurs. Lutilisateur médian de cette catégorie, celle des « superutilisateurs », « tweete » 138 fois par mois et a 387 abonnés. Quelque 81% dentre eux visitent le site chaque jour. 

 

En contrepartie, lutilisateur médian dans lautre catégorie réunissant les 90% des utilisateurs qui ne génèrent que 20% de lactivité sur Twitter ne « tweete » que deux fois par mois et na que 19 abonnés. Seulement 47% dentre eux visitent Twitter de façon quotidienne. 

 

Les « superutilisateurs » de Twitter sont plus jeunes, plus scolarisés, plus riches et plus portés à être à gauche de léchiquier politique que lAméricain moyen. En dautres mots, la conversation sur Twitter est dominée par une minorité dutilisateurs qui ne ressemble pas à la population en général. 

 

Bon, il sagit dun sondage américain, mais je ne serais pas surpris que la situation soit semblable au Québec.  

 

Ça démontre en quelque sorte les pièges de la « course au retweet » dont sont bien souvent victimes les journalistes (coupable !). Souvent, nous regardons ce qui se passe sur Twitter pour prendre la mesure des conversations qui animent la société, pour voir « whats happening », pour tâter le pouls de lagora. Mais, au final, limage de notre société que nous renvoie Twitter est déformée. Elle nous montre des conversations dominées par des personnes qui ne ressemblent pas tellement à la population at large. 

 

À lheure où bien des journalistes sont parés à sauter sur telle ou telle indignation du moment propulsée entre autres par Twitter, il y aurait lieu de se poser des questions. Si ça « trend » sur Twitter, est-ce que ça veut réellement dire que la population en général trouve ça important ? Vivons-nous, en tant que journalistes, dans une bulle Twitter 

 

Jai dailleurs participé à lexcellent documentaire Indignation, de la websérie Corde sensible, de Radio-Canada. Celui-ci se veut une sorte de radiographie de cette mode de lindignation permanente, propulsée par les réseaux sociaux. Mes collègues Marie-Ève Tremblay et Julien Proulx en profitent pour poser des questions douloureuses par la bande : est-ce que la population se reconnaît dans la couverture médiatique ? Et, sinon, est-ce que ça pourrait expliquer une partie de la méfiance dont font lobjet les journalistes ? 

 

Est-ce que le miroir brisé de Twitter influence notre couverture ? Est-ce que, au fond, on se parle seulement à nous-mêmes sur cette plateforme ? Il y a là une réelle réflexion à effectuer. 

 

Depuis 2014, Jeff Yates a fait de la désinformation sur le Web sa spécialité journalistique. Après avoir créé le blogue Inspecteur viral au journal Métro – la première plateforme de démystification de fausses nouvelles virales issues dun média dinformation québécois – il est rapidement devenu une référence dans le domaine. Il est aujourdhui chroniqueur à Radio-Canada.   

 

Les propos reproduits ici nengagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes dopinion. 

 

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