Nouvelles

Mort de Pierre Laporte : l’histoire d’une photo

Actualités - Image d'intro

Cette photo emblématique de la mort de Pierre Laporte, prise par le photographe Robert Nadon, de La Presse, en 1970, apparaît dans le magazine Cinquante, à la page 64. Le crédit y est accordé aux archives du Courrier du Sud, puisque la photo se trouvait dans la banque darchives de lhebdomadaire de la Rive-Sud, qui la fournie à léquipe du Cinquante. Nous nous excusons de cette erreur et souhaitons la corriger en publiant ici le très beau texte intitulé Mort de Pierre Laporte: lhistoire dune photo et rédigé par Robert Nadon lui-même. Son histoire sinscrit parfaitement dans lesprit du Cinquante, qui retrace 50 ans dactualité sous la plume de ceux qui lont couverte. Merci dy ajouter votre voix, M. Nadon.  

Par Robert Nadon, photographe à La Presse (1967-2004) 

 

Dans Cinquante, le numéro spécial que la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a consacré, en novembre 2018, à 50 ans de journalisme au Québec, on retrouve, à la page 64, la photo du corps de Pierre Laporte dans le coffre d’une Chevrolet Biscayne 1968 immatriculée 9J-2420.  

 

Dans la note de bas de page, on l’attribue au journal Le Courrier du Sud, de Longueuil. Il s’agit là d’une erreur de fait*. Cette photo a été prise par moi dans la soirée du samedi 17 octobre 1970, sur les terrains de Wendel Aviation, à proximité de l’aéroport de Saint-Hubert. Elle a été publiée le lundi 19 octobre 1970 dans le quotidien montréalais La Presse, qui a été mon employeur pendant quatre décennies.  

 

Cette photo a fait le tour du monde. Depuis près d’un demi-siècle, elle a été reproduite des centaines de fois. The Beaver Magazine, le magazine de la Société d’histoire du Canada, l’a publiée dans son numéro d’août-septembre 2008 en considérant qu’il s’agit de l’une « des 10 photos qui ont changé le Canada ». Le magazine m’a interviewé à cette occasion. 

 

À la décharge du Cinquante, ce n’est pas la première fois qu’une telle erreur d’attribution se produit au sujet de cette photo. Je n’ai jamais réagi. Mais, les années passant, je me rends compte que son histoire mérite d’être racontée avant que tous les témoins ne disparaissent. Je le ferai en narrant simplement les faits. Je laisse à de plus savants que moi le soin de les juger. 

 

En 1970, je travaillais les week-ends à La Presse. En octobre, j’avais 27 ans et la fougue de la jeunesse. Le samedi 17, j’étais en train de développer des photos dans la chambre noire du journal quand j’ai reçu un appel téléphonique de Pierre Robert, directeur de l’information à la station de radio CKAC de Montréal. Nous nous connaissions bien tous les deux. Quelques semaines auparavant, j’avais été à même de lui rendre un service professionnel. Il ne l’avait pas oublié. Il m’a informé que CKAC venait de recevoir un communiqué annonçant la mort du ministre Pierre Laporte (enlevé le 10 octobre précédent). Le Front de libération du Québec (FLQ) précisait où l’on pouvait retrouver le corps. « J’y envoie le reporter Mychel Saint-Louis, mais je lui ai demandé de t’attendre. » 

 

J’ai sauté dans ma voiture. Il était environ 23 heures lorsque je suis arrivé à Saint-Hubert. Mychel Saint-Louis m’y attendait. Nous avons pénétré sur le terrain peu éclairé avec, à ma suggestion, chacun de nos véhicules. Nous avons aperçu rapidement une Chevrolet, qui avait visiblement été abandonnée, dont les portières et le coffre étaient fermés. Nous n’avons pas touché à l’auto, mais j’ai commencé à en faire des photos.  

 

Puis, du téléphone de sa voiture, Mychel Saint-Louis a appelé la police. Quelques minutes plus tard, des dizaines de policiers sont arrivés en trombe, refermant la grille de la compagnie d’aviation derrière eux, ce qui a empêché les représentants des médias, alertés eux aussi, d’avoir accès au terrain. Une vingtaine de policiers ont entouré l’automobile épaule contre épaule, pendant qu’un de leurs confrères forçait le coffre. Ouvert, celui-ci laissa voir un corps sous une couverture. Un photographe de la police a commencé à en faire des clichés, me bloquant l’accès direct au coffre. C’est debout sur la pointe des pieds et en tenant mon appareil à bout de bras que j’ai photographié la scène. 

 

Mychel Saint-Louis et moi avons quitté le terrain de Wendel Aviation en même temps que la police. Je me suis rendu aussitôt à La Presse, où je fus accueilli par un membre de la direction de l’information. Comme photographe, j’étais fier de moi, même si les événements que je venais de vivre étaient infiniment tristes. J’étais conscient d’avoir pris une photo historique. Mais, à ma grande déception, ce cadre m’a lancé : « Tu sais que tes photos ne t’appartiennent pas ! Elles appartiennent à La Presse ! »  

 

Il avait raison. J’ai donc remis tous mes négatifs au journal. Quelques jours plus tard, ils avaient tous disparu. Pas un seul n’a été retrouvé. Que s’est-il passé ? Près d’un demi-siècle plus tard, je l’ignore toujours. Même ma photo la plus reproduite dans les médias n’est pas originale. Il s’agit d’une photo de la photo qui a été publiée dans La Presse en octobre 1970.

 

* La photo était dans les archives du Courrier du Sud, qui l’a fournie à l’équipe du Cinquante. Nous nous excusons de cette erreur et souhaitons la corriger en publiant ce texte. 

- 30 - 

Retour à la liste des nouvelles